Jamila El Bougrini

Vaccins Covid-19: 
Quels impacts attendre de l’annonce de Pfizer?

Landscape of COVID-19 candidate vaccines in clinical stage, sourced from the World Health Organization's Draft document from October 2nd 2020.

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Suite à l’annonce faite par Pfizer des résultats préliminaires extrêmement prometteurs de son étude de phase III qui évalue le potentiel de son vaccin contre le SARS-CoV-2, les marchés ont fortement réagi. Si les secteurs désinvestis depuis le début de la crise ont globalement bénéficié de cette annonce perçue comme la promesse d’une sortie de crise prochaine, d’autres secteurs dont celui de la Biotech, ont plongé dans le rouge. Les travaux de Pfizer menés en collaboration avec la biotech allemande BioNTech font état d’une efficacité supérieure à 90%, et d’une innocuité favorable à ce stade, ce qui explique la réaction observée lundi à mi-séance. Sans conteste, cette annonce est une très bonne nouvelle, mais nous estimons qu’elle doit tout de même être nuancée de quelques éléments non négligeables. En effet, nous avons identifié plusieurs points de réserve propres à la technologie du vaccin en question, mais également en lien avec la situation contextuelle.

Pfizer relance les espoirs sur une potentielle sortie de la crise sanitaire et, par extension, de la situation économique.

Les derniers éléments donnaient le vaccin de Pfizer/BioNTech comme le mieux positionné pour arriver le premier sur le marché. Ce pronostic est aujourd’hui confirmé avec l’annonce de premières données d’efficacité supérieure à 90%. De plus, fait essentiel, aucun problème de sécurité sérieux n'a été observé à ce stade. Néanmoins, des scientifiques indépendants ont mis en garde contre l'interprétation de ces premiers résultats avant la collecte de la totalité des données sur l'innocuité et l'efficacité à long terme. Aujourd’hui, Pfizer entend demander dès ce mois-ci une EUA (autorisation d’utilisation d’urgence) à la FDA pour ce vaccin. Les dirigeants de Pfizer ont déclaré que le groupe aura fabriqué suffisamment de doses pour vacciner 15 à 20 millions de personnes d’ici la fin de l'année. Or, si nous avons toujours estimé que le vaccin de Pfizer/BioNTech était le mieux positionné parmi les programmes les plus avancés, nous estimons qu’il reste le plus fragile en matière de fabrication et surtout de conservation. En effet, le plus gros challenge que doivent désormais relever les deux acteurs est la mise en place d’une chaîne logistique qui intègre les contraintes de conservation. Le vaccin de Pfizer/BioNTech est conçu selon une approche à base d’ARN qui est une molécule qui nécessite des conditions de stockage « extrêmes » pour ne pas dénaturer la structure et donc l’efficacité du produit. Concrètement, le vaccin de Pfizer doit être conservé à -70°C, ce qui rend de facto compliqué le stockage et donc l'exportation. En revanche, les acteurs qui développent des vaccins à base de virus inactivés ne sont pas confrontés à cette contrainte. Moderna qui est le second acteur le mieux positionné, développe également un vaccin à base d’ARN, mais la biotech a réussi à apporter des modifications à sa technologie, de telle façon à rendre la molécule plus stable et moins sujette aux dégradations dues à la température : son vaccin peut être conservé à des températures moins basses à -20°C.Ainsi, dans le cas de Pfizer, le principal obstacle que nous identifions aujourd’hui relève des conditions de stockage. De façon absolue, ce serait près de 25% des vaccins qui seraient dégradés et donc rendus inutilisables du fait du temps passé en dehors de la fenêtre de températures de conservation durant les transports jusqu’à destination. Cette information témoigne du réel enjeu que représentent la logistique et la chaîne du froid dans la question de la fabrication, de la conservation et du transport des vaccins. Traditionnellement, la plupart des vaccins sont conservés entre 2°C et 8°C. Nous pouvons donc supposer que ce taux de 25% pourrait être dépassé dans le cas du vaccin de Pfizer précisément à cause de ces aspects de conservation et de respect de la chaîne du froid. Pour répondre à cette contrainte, Pfizer a d’ores et déjà déployé de gros efforts en mettant en place des réseaux de distributions à température contrôlée avec l’objectif de fournir ses doses dans le monde dans un délai de 3 jours. Elle envisage un réseau via les aéroports en utilisant des conteneurs réutilisables pouvant conserver les doses à des températures extrêmement froides jusqu'à 10 jours.

Un accord de la part de la FDA pour une EUA nous semble très probable compte tenu de la situation et du fait que cette étude a respecté et satisfait les exigences de la FDA pour une utilisation d’urgence. Pfizer et son partenaire BioNTech devraient être en mesure de déposer un dossier dans le mois, ce qui suppose une revue pour accord par l’Agence avant la fin de l’année. Si le défi de la conservation à -70°C est relevé efficacement, alors la campagne de vaccination à grande échelle pourrait débuter dès le T1 2021.

Un momentum qui devrait être entretenu par diverses annonces à venir dans les prochaines semaines.

Si Pfizer est la première à faire l’annonce de données d’efficacité pour son vaccin, elle devrait être très rapidement suivie de Moderna dont on attend les premiers résultats préliminaires d’ici la fin du mois de novembre. Elle a d’ailleurs annoncé jeudi 12 novembre avoir atteint le nombre d’évènements nécessaires à la publication des premiers résultats intermédiaires. Tenant compte du design de l’étude et du schéma de vaccination, nous estimons que les résultats de Moderna devraient être disponibles deux semaines après ceux communiqués par Pfizer, soit autour du 23 novembre selon nous. Par ailleurs, les acteurs qui talonnent ce peloton de tête ne devraient pas tarder. En effet, AstraZeneca et J&J qui développent des vaccins plus traditionnels, devraient pouvoir divulguer leurs résultats d’efficacité respectifs fin décembre / début janvier. Il y a donc fort à parier que l’espoir qui emporte les marchés grâce à l’annonce de ce premier vaccin soit entretenu durant les prochaines semaines. Au-delà des annonces d’efficacité des vaccins en lice qui devraient s'enchaîner, nous percevons deux autres typologies de newsflow qui devraient contribuer à alimenter ce momentum favorable : la signature de nouveaux contrats pour la livraison de lots pour ce qui concerne les vaccins qui auront obtenu une EUA, et des résultats d’efficacité prometteurs, si ce n’est positifs, dans le segment des thérapeutiques. Rappelons que Remdesevir (Gilead) a obtenu une AMM le 22 octobre de la part de la FDA sans que cela n'entraîne la réaction que nous observons aujourd’hui pour le vaccin. Cette faible réaction en comparaison est probablement due à deux facteurs : des résultats d’efficacité  qui restent mitigés et loin de faire l’unanimité, et une bataille médiatique sur l’efficacité décriée de potentiels médicaments parmi lesquels le Remdesevir. La défiance ainsi créée autour des médicaments aura sans aucun doute bénéficié aux vaccins prophylactiques perçus aujourd’hui comme l’issue la plus fiable à cette crise sanitaire.

L’annonce de Pfizer devrait être la première d’une série. Le momentum CT est très favorable comme en témoigne la réaction du marché à l’annonce faite par Pfizer, mais la principale incertitude que nous décelons à ce stade est la réaction du marché aux prochaines annonces attendues dans le segment des vaccins. Au vu de la réaction du marché lundi, nous anticipons une réaction de la même envergure à l’annonce de l’octroi d’une EUA par la FDA, ce que nous attendons au cours du mois de décembre 2020.

Un emballement des marchés sur ce vaccin dont le réel verdict est à attendre autour de la mi-2021 selon nos estimations

Si l’annonce de Pfizer est une très bonne nouvelle, il n’en demeure pas moins que d’importants obstacles doivent encore être franchis. D’une part, les défis en termes de stockage et conservation des vaccins et d’autre part, des données plus long terme quant à l’innocuité et l’efficacité avérée au sein de la population globale. Par ailleurs, de plus en plus de données au sujet de réinfections confirmées sous-tendent la théorie que l’immunité naturelle contre le SARS-CoV-2 ne serait pas durable ou pas « universelle » (l’immunité développée ne serait pas efficace contre les différentes souches circulantes). Il semblerait que de plus en plus de personnes ayant été infectées lors de la première vague seraient aujourd’hui de nouveau infectées 4 à 5 mois post-primo-infection. Nous percevons cette information comme étant le paramètre le plus fiable pour juger de la période qui pourrait permettre d’évaluer concrètement l’efficacité des vaccins en passe d’être distribués et administrés dans les prochaines semaines. Si le taux de réponse du vaccin de Pfizer à plus de 90% laisse supposer un niveau de protection très favorable à ce stade, il n’est néanmoins pas dit qu’il soit efficace sur les différentes souches et mutations à venir. En effet, le vaccin de PFIZER, BNT162b2, est un ARN qui contient la séquence optimisée qui code pour la protéine entière Spike (protéine virale présente à la surface du SARS-CoV-2). La protéine Spike, protéine clé  qui permet au SARS-CoV-2 de pénétrer dans nos cellules, représente une cible de choix dans la mise au point de vaccins et de tests diagnostic. Elle est en outre l’une des cibles de notre système immunitaire face à l’infection, et celle de vaccins actuellement en développement. Néanmoins, si elle représente une cible de choix, c’est également un point faible car le virus, dans ses stratégies de survie, mute précisément sur ces zones très exposées. Ces différences provoquées par les mutations peuvent être minimes,  mais pourraient tout de même influencer l’efficacité des tests et des vaccins dont le mécanisme d’action consiste à cibler Spike. Outre la conservation, l’une des faiblesses du vaccin de PFIZER est donc de ne cibler que cette unique protéine Spike dans sa stratégie de vaccination. Après la première campagne de vaccination qui devrait débuter aux US dès la fin de cette année,  si des cas de réinfections/infections étaient décelés au sein de la population qui aura reçu le vaccin de Pfizer (et par extension, les autres à venir), alors nous aurons un verdict fiable et concret quant à la capacité du vaccin à protéger efficacement contre le virus, et donc à régler définitivement le problème de l’épidémie. A ce jour, nous n’avons que peu de données sur le moyen/long terme au sujet de l’efficacité et de l’innocuité de ces vaccins. Nous estimons donc qu’il faudra attendre un délai de 5 à 6 mois pour avoir le recul nécessaire et obtenir un retour concret des résultats en provenance de la population qui se sera fait vacciner. En somme, nous percevons mi-2021 comme l’horizon à atteindre pour permettre une lecture plus fiable de l’efficacité de ce premier vaccin. Enfin, des cas de mutations plus inquiétantes que celles observées jusqu’à aujourd’hui peuvent également relancer la donne au sujet des vaccins actuellement développés : le cas du Danemark pourrait ne pas rester l’unique cas de mutations inquiétantes. Si d’autres cas de mutations plus sévères pouvant potentiellement invalider les vaccins actuellement développés devaient émerger, cela pourrait dans le pire des scenarii ramener la situation des mois en arrière en termes d’efforts R&D dans le segment Vaccins, mais aussi en termes de gestion de la crise.

Si ce premier vaccin se révèle efficace, il faudra néanmoins faire face à un problème de taille a priori : l’acceptation de la part de la population. Face à l’instrumentalisation politique de la question du vaccin durant les élections US, une importante défiance s’est installée au sein de la population, notamment à cause de l’ingérence politique dans les décisions relevant de la santé. Selon un sondage réalisé aux US, c’était près de la moitié des américains qui déclarait ne pas vouloir se faire vacciner même si un vaccin était rendu disponible : 49% rejetaient le vaccin en septembre 2020 vs 28% seulement en juillet 2020, témoignage de la perte de confiance dans les processus et décisions sanitaires. Il est très probable que cette défiance ne soit pas propre aux Américains et qu’une partie de la population mondiale soit confrontée au même dilemme : prévention contre le Covid-19 versus sécurité du vaccin administré (développé dans un temps record de 9 mois). A titre de comparaison, le vaccin contre la grippe a nécessité près de 20 ans de R&D, notamment pour la partie sécurité qui est essentielle. Rappelons le scandale du vaccin contre la dengue de Sanofi dont la mise sur le marché avait été accélérée par le groupe pour s’assurer d’être le premier entrant, et qui s’est avéré précipiter le cas des jeunes patients « naïfs ». En effet, dans le cas de sujets n’ayant jamais été infectés par la dengue, non seulement le vaccin Dengvaxia ne protégeait pas, mais au contraire, il aggravait l’infection jusqu’à être fatal dans de nombreux tristes cas.

En conclusion, bien que l’annonce de Pfizer soit une très bonne nouvelle, il y a encore d’importants facteurs de doute sur la capacité de ce vaccin ou l’un de ses concurrents à régler définitivement le problème du Covid à terme (chaîne du froid, innocuité à long terme, durabilité de l’efficacité, risque de réinfection, mutations du virus, acceptation par la population). Le momentum est certes très favorable à CT, puisque l’avènement de ce vaccin permet désormais d’envisager plus concrètement une sortie de crise. Néanmoins, un verdict final quant aux conséquences de l’arrivée de ce vaccin ne pourra pas être rendu avant plusieurs mois selon notre perception.

Jamila El Bougrini, analyste chez Invest Securities. Senior Member chez Markets & Listing.